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Carte 5 · DESI

Miroir Disease / Illness

Le cadre de Kleinman (1988) distingue la disease (ce que la medecine decrit) et l'illness (ce que la personne vit). Cette carte met en miroir les deux perspectives, scene par scene, sur la trajectoire SLA.

DISEASE

Ce que la medecine decrit. Le regard clinique, les echelles, les protocoles. Ton objectif, structure, impersonnel.

ILLNESS

Ce que la personne vit. Le vecu, l'angoisse, les micro-deuils, la parole qui s'eteint. Ton narratif, intime, incarnee.

Evaporation progressive — la voix du patient s'estompe a mesure que la maladie progresse
Ref: Kleinman A., The Illness Narratives: Suffering, Healing, and the Human Condition, 1988 [6]
I
ACTE I

L'Effraction

SCENE 1Les premiers signesPP1
DISEASE

Fasciculations, crampes, deficit moteur focal. Le medecin generaliste evoque fatigue, stress, canal carpien. EMG non prescrit. IRM cerebrale normale.

ILLNESS

Un pied qui traine. Une main qui lache un verre. Des nuits a chercher sur Internet. L'angoisse sans nom d'un corps qui murmure quelque chose que personne ne comprend encore.

La legere boiterie allait devenir le debut du cauchemar.

\u2014 Portail SLA
SCENE 2L'annoncePP2
DISEASE

Diagnostic de SLA probable (criteres El Escorial revises). Pronostic median 2-5 ans. Pas de traitement curatif. Riluzole propose (gain modeste). Consultations trimestrielles programmees.

ILLNESS

Le monde s'effondre en quelques minutes. Incurabilite, dependance, mort certaine — tout en meme temps. Le patient rentre chez lui avec un pronostic et un rendez-vous dans 3 mois. L'abruption biographique : la vie d'avant est deja finie.

« Je ne veux pas mourir » — sa premiere reaction.

\u2014 CNSPFV 2021
II
ACTE II

Le Depouillement

SCENE 3Le corps qui se derobePP3
DISEASE

Deficit moteur progressif. Echelle ALSFRS-R en declin. Prescription d'aides techniques : deambulateur, fauteuil roulant. Kinesitherapie d'entretien.

ILLNESS

Chaque fonction perdue est un micro-deuil. Le corps-sujet (Leib) devient corps-objet (Körper). Dans les salles d'attente, on croise des malades plus avances : c'est l'image de l'avenir.

Mon corps est une prison, seuls mon cerveau et ses capacites intellectuelles restent intacts.

\u2014 Stavenhagen 2025
SCENE 4La voix qui s'eteintPP4
DISEASE

Dysarthrie progressive. Evaluation orthophonique : intelligibilite en declin. Orientation vers CAA (Communication Alternative et Augmentee). Score ALSFRS-R parole : 2→1→0.

ILLNESS

Les mots deviennent pateux, puis incomprehensibles. 81% des soignants imposent des choix sans le vouloir. Perdre la parole, c'est perdre le pouvoir de raconter sa propre histoire, de negocier, de maintenir les liens.

Quand on perd la parole, on perd le pouvoir de raconter sa propre histoire.

\u2014 CENOMY 2024
SCENE 5La douleur nieePP6
DISEASE

La SLA est classifiee comme maladie motrice non douloureuse. Pas d'indication antalgique systematique dans le PNDS. La douleur n'apparait pas dans les criteres diagnostiques.

ILLNESS

Crampes dechirantes, spasticite, douleurs articulaires d'immobilite. On me dit que ma maladie ne fait pas mal. La violence epistemique : quand la definition medicale nie le vecu.

On me dit que ma maladie ne fait pas mal. Mon corps dit le contraire.

\u2014 Sorbonne 2025
III
ACTE III

La Negociation

SCENE 6Le maquis administratifPP7
DISEASE

Prescription ALD 100%. Orientation MDPH pour PCH. Consultations pluridisciplinaires trimestrielles. Dossier MDPH : delai moyen 4-6 mois.

ILLNESS

Entre deux consultations trimestrielles, c'est le desert. Le maquis administratif MDPH/PCH/ALD : formulaires incomprehensibles, delais absurdes pour une maladie qui n'attend pas. Trois errances : medicale, geographique, administrative.

Entre deux consultations, c'est le desert. On est seuls.

\u2014 ARSLA
SCENE 7Les choix impossiblesPP8
DISEASE

Indication de gastrostomie (IMC < 18.5 ou perte > 10%). VNI si CVF < 50%. Discussion de tracheotomie. Formulaire de directives anticipees. Personne de confiance designee.

ILLNESS

Chaque decision engage le destin. Gastrostomie, ventilation, tracheotomie — des choix irreversibles discutes en urgence, quand le corps a deja bascule. Les directives anticipees : un document unique, rempli une fois, jamais revise.

Chaque decision engage le destin. Et on doit decider vite, sans filet.

\u2014 CNSPFV 2021
IV
ACTE IV

Le Seuil

SCENE 8L'angoisse respiratoirePP11
DISEASE

Insuffisance respiratoire restrictive progressive. Monitoring SpO₂/CO₂. VNI nocturne puis continue. Discussion sedation profonde (loi Claeys-Leonetti). Soins palliatifs orientes confort.

ILLNESS

La terreur specifique de mourir etouffe, paralyse, conscient. Chaque nuit. Le monitoring apaise un peu mais l'angoisse existentielle demeure. Mourir de la SLA = mourir d'asphyxie. Ce destin annonce hante chaque respiration.

La peur de mourir etouffe, paralyse, conscient. Chaque nuit.

\u2014 CNSPFV 2021
SCENE 9Le locked-inPP12
DISEASE

Tetraplegie complete. Communication residuelle par oculomotricite. Conscience intacte (pas de demence FTD associee). BCI en recherche. Soins continus H24.

ILLNESS

Conscience intacte, corps totalement paralyse. Communication par le regard seul — le dernier fil. Le monde se reduit a un ecran et des yeux. La presence humaine — le regard, le toucher, la voix — devient la seule chose qui transcende la technologie.

Conscience intacte, corps totalement paralyse. Le regard, dernier fil.

\u2014 Stavrianakis 2024

Le miroir brise

De la scene 1 a la scene 9, la colonne illness s'estompe progressivement. Ce n'est pas un choix esthetique : c'est la representation visuelle d'une realite — a mesure que la maladie progresse, la voix du patient disparait. Le disease reste net, quantifiable, publiable. L'illness s'evapore. Kleinman (1988) nous rappelle que la medecine ne guerit pas seulement des maladies, elle accompagne des personnes malades. Le miroir brise entre ces deux perspectives est le point de depart de tout design centre sur le patient.

Legende
Disease (regard clinique)
Illness (vecu patient)
PPPoint de friction
Evaporation de la voix